Ce n’est pas le changement qu’on voulait

L’ancien compagnon de route de Andry Rajoelina, président de la Transition, qui vient d’être amnistié, partage son amertume sur la tournure des événements politiques. L’officier général lance un clin d’œil au FFKM pour organiser une rencontre des forces vives.

Comment réagissez-vous à votre amnistie ?

– Je remercie tout d’abord Dieu. Je remercie également tous ceux, sans exception, qui ont permis cette amnistie. Quand nous avons pris cette initiative (l’affaire BANI) en 2010, nous l’avons fait en toute sincérité. Nous voulions redorer le blason des forces de l’ordre qui sont devenues des forces de répression. Nous avons vu que les choses n’allaient plus. Mais les responsables ne l’ont pas pris ainsi.

Vous parlez de ce que vous avez fait en 2009 ou en 2010 ?

– Nous avons été condamnés pour les événements de 2010. Si nous avions pris ces mesures, c’est parce que nous avions un objectif. Il était important de prendre des décisions par rapport à la situation du pays face à la crise qui, comme vous le voyez, perdure encore. Après notre arrestation et notre emprisonnement, nous avons fait face. C’était la décision des dirigeants. Cela a été dur, mais grâce à Dieu, nous en sommes sortis vivants. Cette amnistie est peut-être une forme de réconciliation, ou de pardon. Sommes-nous sur cette voie ?

Que s’est-il réellement passé entre le 17 et le 20 novembre 2010 à la BANI ?

– Le 17 novembre, nous avons lancé l’initiative. Le 20 novembre, les dirigeants de la transition ont décidé de prendre des mesures contre nous. Le Premier ministre de l’époque, le général Camille Vital, avait demandé aux riverains de la base de quitter les environs du camp parce qu’ils allaient attaquer.

Les pourparlers n’ont donc pas abouti, de quoi était-il réellement question ?

– Nous avons parlé avec le Cemgam, et nous nous sommes mis d’accord que nous n’allons pas nous tirer entre nous et qu’il fallait discuter pour arranger les choses. Il était question de négociations et on nous a dit que des responsables allaient venir. Nos aînés sont venus, mais quelque temps après l’arrivée des médiateurs, des hommes armés, dont la plupart sont issus de la Garde présidentielle, sont également venus. Ils ont failli faire le forcing dans le bureau du responsable de la BANI. Puis, nous avons été arrêtés, embarqués dans différentes voitures pour être conduits à Ankadilalana. Mais nous avons compris qu’il allait y avoir une médiation.

Comment voulez-vous que vos frères d’armes vous rejoignent pour un coup d’État ?

– Les militaires ne pouvaient répondre à notre appel parce que les chefs les ont empêchés de s’exprimer. Au départ, nous voulions notre déclaration dans la caserne du 1er RFI. Mais après les discussions, nous avons fait cela au mess de la BANI. Comme nous n’étions pas dans une caserne, il était devenu difficile pour nos pairs de nous rejoindre. Si les choses ont marché comme on le voulait, nous aurions fait cela au 1er RFI.

Des hommes politiques étaient-ils derrière vous en 2010 ?

– Aucun homme politique n’était avec nous à l’époque. Mes amis vous diront la même chose. C’est notre prise de conscience qui nous a poussés à agir de la sorte.

Comment se fait-il que des militaires réputés proches de différentes mouvances politiques arrivent à s’entendre pour lancer l’initiative ?

– Cela a étonné beaucoup de gens. Certains en étaient même irrités et ont dit que ce que nous faisions était éminemment politique. Mais ce qui est vrai, c’est que nous en avions assez de ce qu’on faisait aux militaires.

Quand vous étiez ministre, vous avez mis en place un groupement soupçonné, à tort ou à raison, de vouloir tenter de renverser le pouvoir, non ?

– La mise en place de ce groupement ne visait nullement à renverser de pouvoir. Celui-ci était destiné à rallier ceux qui étaient conscients de la nécessité du redressement du pays. Quand j’ai été démis de mes fonctions, des jeunes officiers supérieurs m’ont mis en contact avec des militaires proches de l’ancien régime qui voulaient discuter avec moi. Nous avons essayé de voir ensemble comment redresser la situation.

Exiger la suspension des institutions et le retour des exilés politiques ne conduit-il pas au renversement du régime ?

Les gens peuvent qualifier cela comme ils veulent. Les gens peuvent croire ce qu’ils veulent. Je disais que les choses n’allaient pas. Quand les gens parlent, on ne les écoute pas, on fait sourde oreille à leur demande. Il faut bien faire la part des choses. C’est différent s’il y a un dépassement des bornes, et on est envoyé en prison. Mais si c’est juste parler, s’exprimer, non, cela ne mérite pas la prison.

Pour vous, en 2010, vous n’avez pas dépassé les bornes. Ni en 2009…

Quand je fais des choses, je parle toujours dans un premier temps avec les dirigeants militaires. C’était le cas en 2002, en 2009, en 2010. Mais il n’y avait plus moyen de s’exprimer parce que les dirigeants n’écoutent pas. Peut-être parce que cela les gêne. Puis, ce qu’on pense finit par sortir. Quand on a choisi cette voie, c’est qu’on est prêt à en subir les conséquences. Cela dépend de la manière dont on s’exprime. Mais à un certain moment, quand on ne peut plus s’exprimer, on finit par déborder. Dans le contexte où l’on vit, voient-ils que les choses vont bien ? Il appartient à chacun de réfléchir et de répondre à cela.

[Si c’est une amnistie de façade, cela ne convient pas]

Qu’est-ce qui n’allait pas, selon vous ?

Beaucoup. On nous avait promis que nous allions relever le pays. On a dit tant de choses sur le changement. Mais une fois que cela s’est mis en place, je n’ai vu aucun changement palpable. Je ne citerai que l’instrumentalisation des forces de l’ordre, l’utilisation des grenades lacrymogènes et l’emprisonnement de ceux qui s’expriment, l’insécurité, le prix du riz, de l’huile. Il y en a tellement qu’on ne peut plus les citer. Il faut en prendre conscience. J’ai soutenu une personne qui avait dirigé un mouvement pour sauver le pays. Mais ce n’est pas la voie que nous empruntons aujourd’hui. Ce qui se passe aujourd’hui n’est pas le changement qu’on a voulu.

Avec la publication de la liste des amnistiés juste avant l’arrivée d’une délégation du GIC, ne vous sentez-vous pas instrumentalisé politiquement ?

Je ne peux pas dire si nous sommes instrumentalisés ou pas. Il appartient à ceux qui ont pris cette décision d’en expliquer les raisons. S’il s’agit d’une amnistie large, pourquoi d’autres individus sont-ils restés en prison ? Si c’est une amnistie de façade, cela ne convient pas. Si on envoie des gens ou des groupes de gens en prison, c’est qu’il y a des raisons. Il ne faut pas juste dire que certaines personnes ont tort, ceux qui connaissent la vérité doivent apporter des éclaircissements. Et si des gens sortent de prison, il faut aussi dire pourquoi. Il faut dire la vérité.

Allez-vous revendiquer cette vérité ?

– C’est inévitable. Je le dis en toute franchise. Si nous continuons tous ces calculs politiques, c’est que nous ne faisons aucun effort pour résoudre les problèmes. Si des gens sont envoyés en prison, il faut dire de quoi ils sont coupables. Pourtant, ce n’est pas toujours le cas. Il y a des fois où les gens sont considérés coupables alors qu’ils ne partageaient tout simplement pas l’avis des dirigeants.

À la sortie du verdict en 2012, vous avez levé votre poing et vous avez lancé une phrase. Que cela voulait-il dire ?

– J’ai toujours tenu à dire la vérité et ai toujours dit que les dirigeants du pays ne faisaient pas ce qu’il fallait. Il y a trop de démagogie. Ce geste a peut-être été un réflexe, mais je ne voulais ni injurier, ni appeler vengeance. Je voulais juste dire que la vérité ne meurt jamais et que toute chose a une fin. Et quand vient ce moment, il faut réfléchir à ce qu’il faut faire pour faire avancer le pays.

Qu’allez-vous faire maintenant ?

– Partout, les gens se lamentent. Chacun réfléchit dans son coin, mais cela ne marche pas. Il faut se rassembler pour discuter ensemble. Je commence à parler avec les gens, des intellectuels civils, des militaires. Pas avec ceux qui sont au pouvoir. Mais lorsqu’ils entendront ce que je dis, j’espère que cela va venir. Il n’est pas possible que le pays part à la dérive et on reste les bras croisés. Il faut trouver les moyens de le dire. J’ai demandé une audience auprès du FFKM mais jusqu’ici, nous ne l’avons pas obtenue.

Vous évitez ceux qui sont au pouvoir ?

Si je les ai remerciés, c’est que je ne veux faire aucune discrimination. Si des gens qui ont la prétention de sauver le pays ne sont pas ouverts, le pays ne se relèvera jamais. Il faut faire des efforts. Comment peut-on parler d’intérêt supérieur du pays, de souffrances du peuple, alors qu’on refuse de rencontrer les gens ? C’est à se demander s’ils sont réellement sincères. Il faut joindre les paroles aux actes. Il faut discuter. Cela peut prendre plusieurs formes. Il faut voir qui peut réconcilier et réunir les gens autour d’une table. Après, on élargit le cercle. Les gens peuvent dire ce qu’ils veulent, les pères spirituels du FFKM sont incontournables.

Cela ne mène-t-il pas vers une nouvelle transition refusée par la communauté internationale qui insiste sur les élections cette année ?

– Je ne pense ni à une nouvelle transition ni à une extension de la transition. Mais je sais que quand les gens discutent et s’écoutent entre eux, on peut trouver la décision qui convient aux Malgaches. Si la Feuille de route était la solution, pourquoi ses signataires ne l’ont-ils pas appliquée. Les choses auraient été différentes. Mais nous en sommes encore là. Puis, si la Communauté internationale fait pression sur nous, c’est parce que nous l’avons accepté. Mais si nous nous sommes unis, elle aurait accepté ce que nous aurions avancé.

Comment alors sortir de la crise ?

Si tout le monde se met d’accord pour discuter, on peut trouver ensemble la voie à suivre. Il faut reconstruire chaque secteur. Nous avons besoin d’une refondation. C’est essentiel. Les idées sont réunies au cours d’une conférence nationale. Puis on soumet cela à la population pour qu’elle valide. À partir de là, on a le référendum constitutionnel. Cela ne prend pas de temps. Mais il nous manque la volonté. C’est ce que j’ai remarqué.

Vous glissez vers la politique ?

– Il faut prendre des responsabilités. Les discussions que j’ai lancées ont dû être entendues. Je ne soutiens personne. Mais je peux leur demander si les choses leur vont. Et il leur appartient d’y répondre.

Iloniaina Alain
Samedi 03 août 2013

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